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Ottobah Cugoano : Kidnappé en Afrique

30/04/2011

« J’ai été enlevé dans mon pays natal très jeune, en compagnie de dix-huit ou vingt autres garçons et filles, alors que nous jouions dans la campagne. Nous habitions à quelques journées de la côte. Nous fûmes kidnappés puis, après avoir été leurrés et forcés de marcher, conduits à une factorerie* et de là, selon les pratiques commerciales de l’époque, transportés à la Grenade. Il n’est peut-être pas inutile d’apporter quelques précisions, sur moi-même notamment, dans cette relation de ma captivité.

Je suis né dans la ville d’Agimaque**, sur la côte fanti ; mon père était proche du roi de cette partie du pays fanti et lorsque le vieux roi mourut, je demeurai dans sa maison avec sa famille. Son neveu Ambro Accasa, qui lui succéda à la tête de cette région, connue sous le nom d’Agimaque et Assince, m’envoya chercher peu après.  Je vécus avec ses enfants, dans la paix et la tranquillité, pendant une vingtaine de lunes, selon leur mesure du temps, soit environ deux ans. On m’envoya rendre visite à un oncle, qui vivait très loin d’Agimaque. Après un jour de voyage, nous atteignîmes Assince et le troisième jour arrivâmes chez mon oncle. J’y séjournai environ trois mois puis songeai à retourner chez mon père et mon jeune ami, à Agimaque. Je m’étais lié avec certains enfants des innombrables parents de mon oncle et nous nous aventurions parfois loin dans les bois, pour cueillir des fruits et attraper des oiseaux ou nous amuser à notre guise. Un jour, je refusai d’y aller avec les autres, craignant qu’il ne nous arrive quelque chose, mais l’un de mes compagnons de jeux me dit : « Parce que tu appartiens aux hommes importants, tu as peur de risquer ta carcasse ou alors tu as peur du bounsam », c’est-à-dire du diable. Cela me rendit si furieux que je décidai de me joindre aux autres et nous partîmes dans les bois, selon notre habitude. Moins de deux heures plus tard, nos ennuis commençaient. Plusieurs grands ruffians nous tombèrent dessus. Ils prétendirent que nous avions commis une faute envers leur chef et que nous devions en répondre en personne devant lui.

Certains d’entre nous tentèrent, en vain, de s’enfuir mais des pistolets et des coutelas firent leur apparition et les hommes menacèrent de tous nous tuer si nous bougions. L’un d’eux feignit d’être plus amical que les autres et dit qu’il parlerait au chef en notre faveur, mais que nous devions le suivre. Nous fûmes aussitôt divisés en plusieurs groupes et nous partîmes à sa suite. Nous quittâmes bientôt le chemin que nous connaissions et, dans la soirée, aperçûmes une ville. Ils nous dirent que leur chef y habitait mais qu’il était trop tard pour aller le voir cette nuit-là. Le lendemain matin, trois autres hommes arrivèrent. Leur langue était différente de la nôtre et ils discutèrent avec certains de ceux qui nous avaient surveillés toute la nuit ; celui qui avait affirmé qu’il interviendrait en notre faveur auprès du chef avait disparu, ainsi que plusieurs autres. Nous demandâmes à notre gardien ce que ces hommes leur avaient dit et ils répondirent qu’ils les avaient invités à festoyer avec eux et demandé de reporter notre visite au chef, sans soupçonner que nous étions si près de notre perte ni que ces voyous comptaient nous prendre pour proies et se repaître de nous. Nous les accompagnâmes donc pendant environ une demi-journée et arrivâmes parmi une grande foule, où l’on jouait des musiques variées ; la journée qui suivit notre arrivée se passa très joyeusement, au milieu de la musique, des danses et des chants. Le soir, on nous persuada de nouveau qu’il était impossible d’aller chez le chef avant le lendemain ; lorsqu’il fallut se coucher, on nous sépara dans plusieurs maisons, avec des personnes différentes. Le lendemain matin, je demandai à voir les hommes qui m’avaient amené là ainsi que mes compagnons mais on me répondit qu’ils étaient partis pour la côte, afin de rapporter du rhum, des fusils et de la poudre, et que certains de mes compagnons les accompagnaient, tandis que les autres se trouvaient dans les champs. Cela me fit soupçonner fortement une machination et je crus que tout espoir de rentrer chez moi était perdu. Mon état empira car je ne savais quoi faire et refusais de manger et de boire pendant des jours entiers, jusqu’à ce que l’homme de la maison me dise qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour me ramener chez mon oncle ; j’acceptai alors de manger quelques fruits avec lui et me dis qu’on partirait à ma recherche, puisque j’avais disparu depuis cinq ou six jours. Je demandais chaque jour si les hommes étaient revenus et des nouvelles de mes compagnons mais ne recevais jamais de réponse satisfaisante. Je restai six jours dans la maison de cet homme. Un soir, un autre homme arriva. Ils discutèrent beaucoup ensemble et j’entendis cet homme dire « Il doit partir », et l’autre lui répondre « Le plus tôt sera le mieux ». Cet homme sortit et me dit qu’il connaissait mes parents à Agimaque, que nous nous mettrions en route le lendemain matin et qu’il m’y conduirait. Nous nous mîmes effectivement en route le lendemain matin et marchâmes jusqu’à la tombée du jour, lorsque nous fîmes halte pour manger et dormir. Il portait un grand sac, contenant de la poudre d’or, avec laquelle il comptait acheter sur la côte des marchandises qu’il emporterait à Agimaque. »

Ottobah Cugoano, Narrative of the Enslavement of Ottobah Cugoano, a Native of Africa ; Published by Himself in the Year 1787, Londres, 1825, p. 120-123 [Cugoano avait publié son récit une première fois en 1787, dans un ouvrage dénonçant l’esclavage intitulé Thoughts and Sentiments on the Evil and Wicked Traffic of the Slavery and Commerce of the Human Species, Humbly Submitted to the Inhabitants of Great-Britain, by Ottobah Cugoano, a Native of Africa. La partie autobiographique fut ensuite rééditée séparément.]

*Factorerie : entrepôt où les Européens stockaient leurs marchandises, et notamment où ils détenaient les esclaves avant de les embarquer pour la traversée de l’Atlantique.

**Agimaque ou Ajimako, ville de l’actuel Ghana. Cugoano est un Fanti.

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