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Solomon Northup : Comment poster une lettre ?

16/02/2011

« Mon grand dessein avait toujours été d’inventer un moyen de poster en secret une lettre adressée à des amis ou à des membres de ma famille dans le Nord. La difficulté de l’entreprise ne peut se comprendre que si l’on sait les bornes étroites qui m’étaient imposées. Tout d’abord, je n’avais ni plume, ni encre, ni papier à ma disposition. Ensuite, un esclave ne peut quitter sa plantation sans un laissez-passer et un postier n’acceptera jamais d’envoyer la lettre d’un esclave sans instructions écrites de son propriétaire. J’avais déjà passé neuf années en esclavage, sans cesser d’être vigilant et à l’affût, lorsque j’eus la chance de me procurer une feuille de papier. Un hiver, alors qu’Epps était parti à La Nouvelle-Orléans vendre son coton, la maîtresse m’envoya chercher plusieurs articles à Holmesville, dont du papier ministre. J’en dérobai une feuille et la cachai dans la cabane, sous la planche qui me servait de lit.

Après plusieurs essais, je réussis à fabriquer de l’encre, en faisant bouillir de l’écorce d’érable blanc, et une plume prélevée sur l’aile d’un canard. Lorsque tout le monde fut endormi dans la cabane, allongé sur ma couche, à la lueur des braises, je parvins à rédiger une missive assez longue. Elle était adressée à une vieille connaissance à Sandy Hill, à qui j’expliquais ma situation en lui demandant de tout mettre en œuvre pour m’aider à retrouver la liberté. Je la conservai longtemps tandis que je réfléchissais aux moyens de la faire parvenir à une poste. Quelque temps plus tard, un individu nommé Armsby, un étranger, arriva dans la région à la recherche d’une place de commandeur. Il sollicita Epps et passa quelques jours sur la plantation. Puis il alla voir Shaw, juste à côté, chez qui il resta plusieurs semaines. Connu lui-même pour son amour du jeu et son absence de principes, Shaw avait l’habitude de s’entourer de vauriens de cette sorte. Il avait pris pour femme son esclave Charlotte et sa maison abritait une flopée de jeunes mulâtres. Armsby finit par tomber si bas qu’il fut contraint de travailler avec les esclaves. Il est très rare de voir un Blanc travailler dans les champs à Bayou Bœuf. Je mis à profit toutes les occasions que j’avais de le fréquenter en privé afin de le connaître suffisamment pour lui confier ma lettre. Il se rendait régulièrement à Marksville, m’apprit-il, une ville située à une vingtaine de miles. Je décidai que c’était là qu’il fallait la poster.

Après avoir soigneusement réfléchi à la meilleure manière d’aborder le sujet avec lui, je décidai de lui demander tout simplement s’il voulait bien poster pour moi une lettre à Marksville la prochaine fois qu’il s’y rendrait, sans lui révéler qu’elle était déjà écrite ni lui donner aucun détail sur son contenu, car je craignais qu’il ne me trahisse et savais qu’il fallait lui faire miroiter un bénéfice financier avant de prendre le risque de me confier à lui. Une nuit, à une heure du matin, je sortis discrètement de ma cabane, traversai le champ qui jouxtait le terrain de Shaw et trouvai Armsby endormi sur la galerie. Je n’avais que quelques pièces de cinq cents, gagnées en jouant du violon, mais je promis de lui donner tout ce qui m’appartenait s’il acceptait de me rendre ce service. Je le suppliai aussi de ne pas me dénoncer s’il refusait. Il m’assura, sur son honneur, qu’il porterait ma lettre à la poste de Marksville et qu’il ne révélerait jamais mon secret. J’avais la lettre dans ma poche à ce moment-là mais n’osai pas la lui donner. Je lui dis qu’elle serait prête un ou deux jours plus tard, lui souhaitai une bonne nuit et retournai à ma cabane. Je n’arrivais pas à me défaire des doutes qui m’assaillaient et passai la nuit éveillé, à réfléchir à la voie la plus sûre. J’étais prêt à courir de grands risques pour atteindre mon but mais si la lettre venait à tomber entre les mains d’Epps cela porterait un coup fatal à mes ambitions. J’étais dans la plus complète perplexité.

La suite prouva que mes soupçons étaient fondés. Deux jours plus tard, alors que nous égrenions le coton, Epps s’assit sur la clôture qui séparait sa plantation de celle de Shaw pour observer notre travail. Armsby surgit peu après, grimpa sur la barrière et s’assit à côté de lui. Ils restèrent là deux ou trois heures pendant lesquelles je faillis mourir d’inquiétude.

Cette nuit-là, je grillais mon lard quand Epps entra dans la cabane muni de son fouet.

― Alors mon garçon, me dit-il, il semble que j’ai un nègre savant, qui écrit des lettre et essaie de convaincre des Blancs de les poster pour lui. Tu vois de qui je veux parler ?

Mes pires craintes se réalisaient et bien que ce ne fût guère louable, malgré les circonstances, la duplicité et le mensonge furent le seul recours que je trouvai.

― Je ne sais rien de tout ça, maître Epps, lui répondis-je, en prenant un air ignorant et surpris, rien du tout, Monsieur.

― T’es pas allé chez Shaw avant-hier, pendant la nuit ?

― Non, maître.

― T’as pas demandé à ce type, Armsby, de poster une lettre pour toi à Marksville ?

― Mon Dieu, maître, je lui ai même pas dit trois mots de toute ma vie. Je vois pas de quoi vous voulez parler.

― Eh bien, m’expliqua-t-il, Armsby m’a dit aujourd’hui que le diable se cachait parmi mes nègres et qu’il fallait que j’en surveille un de très près sans quoi il allait s’enfuir. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu que tu étais allé chez Shaw, que tu l’avais réveillé en pleine nuit et que tu lui avais demandé de porter une lettre à Marksville. Qu’est-ce que tu réponds à ça, hein ?

― Tout ce que j’ai à dire, maître, c’est qu’il n’y a rien de vrai dans ses paroles. Comment est-ce que je pourrais écrire une lettre sans encre et sans papier ? Et il n’y a personne à qui je veux écrire puisque je n’ai pas d’amis en vie à ce que je sache. Cet Armsby est rien qu’un menteur et un ivrogne à ce qu’on dit, personne ne croit ce qu’il raconte de toute façon. Vous savez que je dis toujours la vérité et que je ne quitte jamais la plantation sans un laissez-passer. Maître, je vois bien ce que veut Armsby, c’est très simple. Est-ce qu’il ne voulait pas que vous l’engagiez comme commandeur ?

― Si, effectivement, dit Epps.

― Eh bien voilà, répondis-je, il veut vous amener à croire que nous allons tous nous enfuir, afin que vous preniez un commandeur pour nous surveiller. Il a tout inventé, c’est cousu de fil blanc, parce qu’il veut obtenir une place. C’est rien que des mensonges, maître, vous pouvez en être sûr.

Epps resta songeur quelques instants, de toute évidence frappé par la vraisemblance de ma théorie, puis s’exclama :

― Que je sois maudit, Platt*, si tu ne dis pas la vérité. Il doit me prendre pour une mauviette pour venir me débiter ce genre de sornettes, hein ? Il s’imagine peut-être qu’il peut me duper, que j’y connais rien – suis même pas capable de m’occuper de mes propres nègres, hein ? Une chiffe molle ce vieil Epps, c’est ça ? Ha ha ! Satané Armsby ! Lâche les chiens sur lui, Platt !

Tout en continuant de faire des remarques sur la personnalité d’Armsby et le fait qu’il était parfaitement capable de s’occuper de ses propres affaires et de ses propres « nègres », maître Epps sortit de la cabane. Dès qu’il fut parti, je jetai ma missive dans le feu et, découragé et désespéré, vis la lettre qui m’avait coûté tant d’angoisse et de réflexion, et dont j’avais espéré qu’elle me précéderait au pays de la liberté, se recroqueviller et se ratatiner sur son lit de charbon et partir en fumée et en cendres. Armsby, ce misérable traître, fut chassé de la plantation de Shaw peu après, à mon grand soulagement car je redoutais qu’il ne répète ses propos et ne finisse par convaincre Epps.

Je ne savais plus où chercher ma délivrance. À peine nés, mes espoirs étaient brisés et anéantis. Mes meilleures années s’écoulaient ; j’avais l’impression de devenir vieux prématurément ; quelques années de plus, à trimer et m’affliger ainsi, et les miasmes empoisonnés des marais feraient leur besogne – ils m’expédieraient dans la tombe, où je me décomposerais et tomberais dans l’oubli. Abandonné, trahi, privé de tout espoir de secours, je ne pouvais que rester prostré et gémir d’angoisse. L’espoir d’être secouru était l’unique lueur qui m’apportait un peu de réconfort. Mais faible et fragile,  celle-ci vacillait désormais ; une nouvelle déconvenue et elle mourrait pour de bon, me laissant errer dans les ténèbres jusqu’à la fin de mes jours.»

Solomon Northup, Twelve Years a Slave : Narrative of Solomon Northup, a Citizen of New-York, Kidnapped in Washington City in 1841, and Rescued in 1853, Auburn (N.Y.), Derby and Miller, 1853, p. 230-235. Traduction française Hélène Tronc pour esclavesenamerique.org. Tous droits réservés.

*Platt est le nom donné à Solomon Northup par son premier propriétaire.

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