Skip to content

Frederick Douglass : Le piège des congés de Noël

29/12/2010

« La période qui sépare Noël du Nouvel An est accordée aux esclaves comme congé ; nous n’avions donc pas à travailler, hormis nourrir et soigner le bétail. Ce temps nous appartenait, par la grâce de nos maîtres ; nous en usions et en abusions à peu près comme il nous plaisait. Ceux d’entre nous qui avaient une famille éloignée étaient généralement autorisés à passer la totalité des six jours en sa compagnie. Chacun occupait son temps différemment. Les plus rangés, sérieux, réfléchis et industrieux d’entre nous en profitaient pour fabriquer des balais de maïs, des nattes, des colliers pour les chevaux et des paniers ; d’autres chassaient les opossums, les lièvres et les ratons laveurs. Mais la très grande majorité s’adonnait à divers jeux et réjouissances : jeux de balle, lutte, courses à pieds, violon, danse, consommation de whisky. Cette dernière manière de passer le temps était de loin celle qui agréait le plus aux maîtres. Pour eux, l’esclave qui travaillait pendant ses congés ne les méritait guère. À leurs yeux, il rejetait la faveur accordée par son maître. C’était une honte de ne pas s’enivrer à Noël et les esclaves qui  n’avaient pas fait le nécessaire durant l’année pour se procurer assez de whisky pour passer Noël étaient considérés comme des paresseux.

Ce que je sais des effets de ces congés sur les esclaves m’a convaincu qu’ils sont l’un des moyens les plus efficaces dont les propriétaires disposent pour étouffer tout esprit d’insurrection. S’ils devaient soudain abandonner cette pratique, je n’ai aucun doute que les esclaves s’insurgeraient aussitôt. Ces congés servent d’exutoires ou de soupapes de sûreté pour relâcher l’esprit rebelle de l’humanité asservie. Sans eux, les esclaves seraient conduits au désespoir le plus sauvage ; malheur aux propriétaires qui s’aventureront à supprimer ou à restreindre le rôle de ces soupapes ! Je les préviens que se lèvera parmi leurs esclaves un souffle plus redoutable encore que le plus terrible des tremblements de terre.

Les congés font partie intégrante de l’abominable imposture de l’esclavage, de son injustice et de son inhumanité. On prétend qu’ils sont une coutume instituée par la générosité des propriétaires d’esclaves ; mais j’affirme qu’ils sont le fruit de l’égoïsme et l’une des pires impostures infligées aux esclaves opprimés. Les maîtres n’accordent pas ce temps aux esclaves parce qu’ils ne veulent pas bénéficier de leur travail pendant cette période mais parce qu’ils savent qu’il serait imprudent de les en priver. Cela se remarque au fait qu’ils aiment que leurs esclaves occupent ces journées de telle sorte qu’ils se réjouissent de les voir s’achever autant que commencer. Elles semblent avoir pour but de dégoûter les esclaves de la liberté, en les plongeant dans des abîmes de débauche. Les propriétaires ne se contentent pas de laisser les esclaves boire comme ils l’entendent ; ils conçoivent divers stratagèmes pour les inciter à s’enivrer. L’un d’eux consiste à parier sur l’esclave qui boira la plus grande quantité de whisky sans céder à l’ivresse ; ils parviennent ainsi à faire boire des foules entières à l’excès. Alors que l’esclave réclame une liberté vertueuse, le propriétaire rusé, profitant de son ignorance, le trompe en lui accordant une dose de débauche et de vice qu’il fait habilement passer pour de la liberté. La plupart d’entre nous avalaient tout et le résultat était parfaitement prévisible : beaucoup parmi nous en venaient à croire que la différence entre la liberté et l’esclavage était minime. Et nous pensions, à juste titre, qu’il valait presque mieux être esclaves d’un homme que du rhum. À la fin des congés, nous sortions en titubant de la fange où nous nous étions vautrés, respirions profondément et reprenions le chemin des champs – soulagés en fin de compte de quitter ce que notre maître nous avait fait prendre pour la liberté, afin de retourner dans les bras de l’esclavage.»

Frederick Douglass, La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même, traduction française Hélène Tronc, Gallimard, coll. « La Bibliothèque », 2006.

Original anglais : Frederick Douglass, Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave. Written by Himself, Boston, Anti-Slavery Office, 1845, p. 74-76.

Les commentaires sont fermés.