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William Grimes : Cauchemars et sorcellerie

06/08/2010

« Mon maître avait une vieille esclave qu’il appelait Frankee. J’ai toujours pensé que c’était une sorcière : j’évoquerai bientôt les faits qui le prouvent. Pendant un temps, plusieurs charpentiers travaillaient dans la cour. L’un d’eux avait à peu près ma taille et me ressemblait beaucoup car il portait une veste bleue. Un matin, il vint travailler dans la cour muni d’un parapluie. La vieille femme le vit arriver et, pensant que c’était moi ou feignant de le croire, me valut d’être sévèrement fouetté. Voici pourquoi. Mon maître avait égaré son parapluie et le cherchait depuis un moment; lorsqu’il l’interrogea, elle affirma m’avoir vu dans la cour le parapluie à la main. Je m’y trouvais; il me fit venir et me demanda où j’étais allé. Je lui répondis que je n’avais fait que travailler dans la cour. Il voulut ensuite savoir ce que j’avais fait toute la nuit avec son parapluie. Je l’assurai que je n’étais pas sorti de la cour et que je n’avais pas vu son parapluie. Il me traita de menteur : j’avais pris son parapluie et l’on m’avait vu avec ce matin-là quand j’étais arrivé dans la cour. Je répétai que c’était faux et que j’ignorais tout de cette affaire. Il s’en prit aussitôt à moi avec un gros bâton et me roua de coups sans la moindre pitié si bien que je crus vraiment qu’il allait me tuer. Je le suppliai d’arrêter parce que j’étais parfaitement innocent. Mais il ne me croyait pas et continua de me battre jusqu’à épuisement de ses forces. Quelque temps après, ma maîtresse retrouva le parapluie qu’elle avait déplacé et le lui donna en affirmant qu’il m’avait rossé pour rien puisque j’étais innocent. C’est un autre serviteur qui m’a rapporté ces détails.

Je suis allé trouver mon maître et lui ai fait valoir qu’il m’avait battu sans pitié pour un crime que je n’avais pas commis, sur la seule foi des insinuations de cette vieille femme. «Mon Dieu non ! je ne t’ai pas rossé à tort ; si tu ne le méritais pas cette fois-ci, tu le méritais une autre fois», répliqua-t-il. Je lui suggérai qu’elle avait sans doute inventé cette histoire sous l’effet de l’ivresse. Mais il me répondit que c’était impossible car il ne l’autorisait pas à garder de l’alcool. Je lui conseillai de regarder dans son coffre pour se rendre à l’évidence. Il lui demanda donc si elle cachait du rhum. Elle répondit qu’elle n’en avait pas une goutte. Je lui redis de jeter un coup d’œil dans son coffre où il en trouverait. Il suivit mes indications et trouva le rhum. «Eh bien, vieille chienne, je t’ai prise en train de mentir», lui dit-il. De ce jour elle sembla décidée à me tuer par tous les moyens. Je dormais dans la même pièce qu’elle, sous la cuisine. Mes couvertures étaient posées à même le sol, tandis qu’elle disposait d’une literie de paille sur un châlit, à quatre pas de moi. Mon maître dormait juste au-dessus de ma tête. J’ai déjà fait part de ma conviction que cette femme était une sorcière et pouvait prendre à peu près toutes les formes qu’elle souhaitait. À diverses heures de la nuit, j’éprouvais d’étranges sensations, ce que les gens ont coutume d’appeler des cauchemars. Je la sentais qui s’approchait de moi. J’essayais d’émettre un bruit, et j’y parvenais d’abord assez bien, mais plus elle s’approchait plus mes sons s’amenuisaient. J’appelais «Tante Frankee !», «Tante Frankee !», aussi fort que je le pouvais, jusqu’à ce qu’elle m’ensorcelle pour me soumettre à ses enchantements. Puis je restais sans voix; je faisais le bruit de quelqu’un qui s’étouffe ou s’étrangle.

Mon maître m’avait souvent entendu faire ce bruit pendant la nuit et m’avait appelé pour savoir ce qui n’allait pas ; mais, aussi longtemps qu’elle restait là, il m’était impossible de répondre. Elle finissait par me laisser tranquille et retournait dans son lit. Après des appels répétés de mon maître, «Frankee !», «Frankee !», lorsqu’elle était de nouveau couchée, elle répondait «Monsieur ? Ce qui fait souffrir Theo ? (c’était le nom qu’on me donnait là-bas, pour abréger Theodore) Il est possédé par une sorcière.» Il me conseillait alors d’aller dormir avec elle. Dès qu’elle s’éloignait de moi, je retrouvais l’usage de la parole et de mes membres. Une fois, je me suis levé, suis allé vers son lit et ai essayé de me glisser sous sa couverture mais elle demeurait introuvable. Ses vêtements de nuit étaient là, trempés. Je ne cessais de la chercher mais sans succès. Son lit était sens dessus dessous. J’étais convaincu que c’était une sorcière et qu’elle m’ensorcelait. Je me suis donc allongé au bout de son lit, sans aucune couverture, car je pensais qu’elle n’oserait pas m’envoûter dans son propre lit, toute sorcière qu’elle fût. Souvent, quand elle quittait son lit, sous une forme ou sous une autre, je ressentais un choc et plus elle s’approchait de moi, plus le choc était grand. Le lendemain matin, mon maître me demanda ce qui n’allait pas la nuit précédente. Je lui répondis qu’une vieille sorcière m’avait possédé et que cette sorcière n’était autre que la vieille Frankee. Il m’injuria et me traita de satané fou en me disant que si je continuais il me fouetterait. Je compris qu’il ne croyait pas à la sorcellerie. «Pourquoi ne m’ensorcelle-t-elle pas moi, disait-il, je lui donnerais un dollar ? Envoûte-moi, vieille sorcière, et tu auras un dollar.» Je lui répondis qu’elle n’oserait pas l’ensorceler. »

William Grimes, Life of William Grimes, the Runaway Slave. Written by Himself, New York, [W. Grimes], 1825, p. 23-25. Trad. fr. Hélène Tronc pour esclavesenamerique.org. Tous droits réservés.

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